Suite pour une pierre – Sequenza Litaldus

Une pierre

Lézardée la pierre blanchie par la pluie et la lumière, toutes les brises et les rafales, presque enfouie recouverte par la terre que balaie le vent

Et je lis : « Une pierre » d’Yves Bonnefoy:

Les livres, ce qu’il déchira,

La page dévastée, mais la lumière

Sur la page, l’accroissement de la lumière,

Il comprit qu’il redevenait la page blanche

Il sortit. La figure du monde, déchirée,

Lui parut d’une beauté autre, plus humaine.

La main du ciel cherchait sa main parmi des ombres,

La pierre, où vous voyez que son nom s’efface,

S’entrouvrait, se faisait une parole

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La pierre déplacée

Deux années passèrent. Le printemps suivant, la pierre s’était davantage enfoncée dans la terre – rejoignait-elle les corps de sa peau froide, tentait de coller aux gisants depuis longtemps défaits de leur propre peau ?

Et puis l’hiver ne la fit plus trouver à son lieu – arrachée de ceux dont elle marquait le lit, signifiait la trace, elle n’était plus qu’apparence sans fondement. Recouvrait-elle d’autres corps ?

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alphabet

Retournée dans le même lieu – la pierre toujours. Marchant de l’une à l’autre, multiples pierres, délavées, lissées, gravées, couvertes de mousse, humides ou sèches, brisées parfois.

Ecriture,  en quoi consiste-t-elle ? Un unique alphabet, seulement quelques lettres, mille manières de les composer; un alphabet gravé ici, où participent les pluies et la mousse.3 alphabet 300x201 alphabet

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La croix

 La croix est verticale.

Ici horizontale, elle n’est plus écartèlement, mais repos, elle épouse la terre, indique les quatre points cardinaux. Rose des vents

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Simone Weil – La pesanteur et la grâce » : Croix. l’arbre du péché fut un vrai arbre, l’arbre de vie fut une poutre. Quelque chose qui ne donne pas de fruits, mais seulement le mouvement vertical. « Il faut que le fils de l’homme soit élevé, et il vous attirera à lui. » On peut tuer en soi l’énergie vitale en conservant seulement le mouvement vertical. Les feuilles et les fruits sont du gaspillage d’énergie si on veut seulement monter.

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Nous avons oublié le corps en souffrance sur la croix, avons omis la mémoire du martyre, de la blessure et du sang. La croix se multiplie, ne devient  plus que reflet d’un reflet, à l’infini. La courbure du fer en écho des bras en croix, dans une ouverture  – accueil ou parenthèse au monde.

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Et le temps qui passe, au lieu de sculpter la pierre en croix, en  inscrit le souvenir dans la blancheur fantomatique d’un corps effacé

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Question

Parfois le sentiment d’abriter la conscience mortelle de chacun.  Est-ce qu’il suffit de vivre, est-ce assez d’être là, comme si nous étions tous immortels ?

Chacun est devenu, deviendra néant de son propre corps. Chacun a prononcé, prononcera d’autres mots ou non à sa défaillance.

Et tout reste et restera mystérieux, sans explication ni réponse aucune. La pierre porte, elle aussi, la question qui  jamais ne sera comblée

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Brisé

L’innocence des morts – je lis dans « La chambre claire » de Barthes que l’étymologie de ce mot est « je ne sais pas nuire ».

Ils ont déposé les armes. Le combat est terminé. La guerre n’a plus lieu d’être. Plus besoin de lutter pour sa place ici-bas. Le fracas des armes s’est tu. La fureur des hommes est défunte avec leur corps. La nature, indifférente, peut se poser là

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Chemins croisés

Ils ont traversé ce lieu, creusé le sol de leurs empreintes, ont inscrit un nouvel alphabet, une autre écriture à laquelle ombres et lumière ajoutent leur silence

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Lumière

Une phrase de Yeats (dans  » La défiguration » d’Evelyne Grossman) :

« la mort des êtres chers  dont les regards perdus ne semblent plus que les nuages passant dans le ciel »

Toute une foule de « plus jamais » et pourtant, la lumière est là.

 

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