ETRE ANGE FACE AUX MYSTÈRES – ENTRETIEN AVEC L’ARTISTE ANNA-MARIA CUTOLO
La poésie surprenante de l’oeuvre picturale d’Anna Maria Cutolo se double de celle de ses mots tirée de sa langue « boueuse » du napolitain premier. Intelligente, sensible et travailleuse, elle a compris que la peinture comme l’écriture creuse la matière de la langue. Dans ce but, elle ose avec lucidité « l’essai, la tentative, le brouillon, la liberté d’être imparfait. ». Ses peintures provoquent un effet d’abîme. En apparence, « Ce ne peut être que la fin du monde en avançant » comme disait Rimbaud, mais une telle créatrice, à travers des figurations d’une succession de chutes, garde un don de l’existence, loin du Mal et pour le Bien que ses silhouettes se donnent.
Entre ces êtres, c’est vraiment donner, même si dans de telles situations donner est difficile. Restent des appels ou des étreintes là où des restes de Pompéi demeure l’étoffe liturgique et la toile de toutes les lumières – parfois sobres – d’une telle artiste. Elle porte en elle un mystère et le bâtit. Chacun respire entre une sombre clarté et une faible lumière qui diffuse dans le corps et son esprit. Anna-Maria oblige à les regarder pour guérir de la souffrance d’un silence sans fond. Ces êtres sont vraiment Elle, sont vraiment nous, là, en de telles adorations dans la lumière les ténèbres.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’idée que rester au lit rendrait la journée terriblement longue.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
De quoi étaient peuplés mes rêves? Des envolées à la suite des hirondelles, des bonds sans toucher le sol. Physiquement, on reste toujours le bec dans le goudron, mais la peinture offre métaphoriquement – même si c’est rare – de brefs éclairs d’envol.
A quoi avez-vous renoncé ?
A rien, sauf d’avoir de vraies ailes.
D’où venez-vous ?
Question localisation géographique, de Pompei où se sont écoulées mes huit premières années. Sinon, de nulle part, tant je me sens fragmentée.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Le napolitain, que j’ai longtemps renié, par honte de cette langue boueuse. Mais elle joue un grand rôle dans ma manière de peindre à l’arrachée.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Aller dans un café, regarder les gens autour, et surtout parfois les interviewer, et enregistrer leur parole, actuellement sur le thème de la Nuit (j’ai en tête la réalisation d’un prochain livre d’artiste)
Comment définissez-vous votre vision des corps ?
Un étonnement infini sur ce qui semble nous être donné tout naturellement, mais qui est quelque chose de prodigieux.
Comment départagez-vous et différenciez vous dans votre approche la vision des femmes et des hommes ?
Indifférenciée à travers la peinture, chacun est un être humain. Et j’aimerais que chacun soit, SOIT, tout simplement, en dehors des diktats des clichés publicitaires : hommes, arrêtez de vouloir avoir de gros muscles ; femmes, vous n’avez pas besoin de hauts talons, ni de rouge à lèvres.
Existe-t-il dans votre oeuvre un aspect christique ?
J’ai pu représenter des Pietà, des Descentes de croix dans un hommage aux peintres du passé. Mais ceci dans un souci de la matière, des lignes, des couleurs. Si j’ai beaucoup aimé lire Oscar Wilde qui assume un rôle proche du Christ dans son De Profundis, je ne suis pas dans cette démarche.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Toute petite, en Italie, une image de Sainte Anne qui est sortie de son cadre et est venue vers moi. Tous les enfants n’ont-ils pas de ces visions magiques ?
Et votre première lecture ?
Le premier livre que j’ai lu en français, une traduction de « Robinson Crusoé » de Defoe, auquel je n’ai pas dû comprendre grand chose. Cela a été mon apprentissage de la langue française.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Ah, la musique !!! Beaucoup les improvisateurs actuels, de Daunik Lazro à Médecin Collignon, à Joëlle Léandre, et tant d’autres. Tout ce qui claque, emporte, grince, crie et murmure. Un autre immense compositeur aussi, Heiner Goebbels, toujours imprévu, multiforme, dans l’acceptation de multiples cultures.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Plutôt que relire, je m’embarque en long voyage avec un auteur pendant des mois à la découverte de son univers ; tout récemment, c’est Zola. Immense. Précurseur critique de notre monde actuel pourri par le capitalisme.
Quel film vous fait pleurer ?
Pour n’en citer qu’un, ce serait « Allemagne année zéro » de Rossellini.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Quelqu’un que je ne reconnais pas.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne. En tout cas pas une vedette – je n’ai pas le culte des stars, qui ne sont que de piètres serviteurs ou représentants de ce qui prétend nous abreuver de clichés pour mieux nous ligoter (ils ne le font peut-être pas exprès d’ailleurs)
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Pompei, of course ! Cela agit en moi et me nourrit sans même que je le demande.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Ceux qui creusent dans la langue, dans la matière, dans l’image, dans le son – ceux qui font jaillir des étincelles et travaillent un outil qui nous donne la sensation d’une nouvelle approche, d’une compréhension sans comprendre, de quelque chose de vivant qui ne cesse de filer et nous échapper.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Juste un mot, un signe qui me rappelle que je suis en vie.
Que défendez-vous ?
L’essai, la tentative, le brouillon, la liberté d’être imparfait.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
La première partie de sa phrase, oui, en partie. L’amour est fugace, impalpable, donc on ne peut le posséder à l’envi. Donc, on ne peut le donner. Il s’agirait plutôt d’un échange.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ?
Sourire à cette phrase d’un réalisateur facétieux. C’est une belle ouverture, en tout cas, mais est-il prêt à tout accepter ?
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Je vous laisse y réfléchir pour la prochaine fois.









