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LES RENCONTRES D’AZART Anna Maria Cutolo Du tréfonds de l’humanité

Son œuvre n’est pas facile. Elle explore des profondeurs insoupçonnées, avec une intensité flagrante. Un travail rare, solitaire, exigeant, que nous sommes heureux de vous présenter. Rencontre avec une artiste authentique, qui fait surgir des ténèbres une galerie de personnages hagards. 

Par Gérard Gamand

Anna Maria vient de Pompéi. Cette ville du Sud de l’Italie, à quelques kilomètres de Naples, qui fut ensevelie par l’éruption du Vésuve en 79, sous une couche de cendres atteignant 6 à 7 m d’épaisseur. La légende de la ville martyre était en marche. Quelques siècles plus tard, au pied de ce Vésuve meurtrier, vécut une petite fille très secrète. Elle n’aimait qu’être seule, dans son coin. Elle garde de cette période un flot d’images pieuses. Chromos d’un autre temps aux couleurs de l’enfance et de la nostalgie. Au mur, les bondieuseries de circonstance, dans la rue, toute l’Italie chantante. Un père peintre, mais peintre en bâtiment, lui permit de découvrir les couleurs par l’intermédiaire de ces merveilleux nuanciers dont se servent encore aujourd’hui les artisans. 

Et puis ce fut l’exil et l’installation en France, en Lorraine plus précisément. Pas tout à fait le même ciel, pas tout à fait les mêmes gens, pas tout à fait la même ambiance. « Une terre très dure, une terre d’épreuve et de résistance », susurre-t-elle. Pas très grande, cheveux ultra-courts en brosse couleur poivre et sel, yeux châtaigne intenses, Anna Maria vit un engagement total dans la peinture. Aujourd’hui, ses racines profondes reviennent à la surface, depuis quelque temps, avec une intensité que l’artiste elle-même ne soupçonnait pas. Peut-être est-ce lié à cette terre originelle, qui porte tant et tant de douleur ? 

La conversation s’engage rapidement sur la peinture dite Expressionniste. « Pendant des siècles et des siècles le genre humain a dû se priver de lumière artificielle. Il avait l’obligation de composer avec le noir, le sombre, l’obscur pour tenter timidement d’en apprivoiser les secrets. Et puis sont arrivés les progrès de la technique et plus tard, la « fée électricité ». D’un seul coup tout était illuminé. On s’est mis à l’abri de cette lumière artificielle, comme pour en être protégé. L’être humain a alors perdu cette habitude de la nuit. Il a commencé à ne plus supporter le noir, puis l’idée de la mort. Il a même fallu lui cacher son existence. Parfois je me demande si la crainte de certains devant la noirceur de la peinture Expressionniste ne puise pas ses sources dans ce refus de la réalité ? Ce qui me fait peur, ce n’est pas la mort, mais tout ce que la société veut gommer ou même cacher. On veut nous faire oublier l’issue fatale. On nous dit que la vie est formidable, joyeuse. On nous répète qu’il faut consommer encore et toujours plus… l’image publicitaire caricature la réalité en nous offrant des images totalement virtuelles. La peinture Expressionniste est exactement le contraire de cette image lisse et artificielle. Elle dit les choses, quelquefois crûment, mais elle les dit ! ». 

Une extraordinaire intensité

Elle a longtemps travaillé des espaces où la charge d’orage se faisait à l’extérieur, par les couleurs de l’espace. Puis, petit à petit, elle s’est rendu compte que cet espace devenait un lieu d’enfermement. C’est le noir qui a donné naissance à sa nouvelle écriture. Il lui a permis de renverser complètement la problématique. La charge émotionnelle est désormais à l’intérieur et sort littéralement de ces ténèbres. Ses personnages apparaissent tous seuls, surgissant du tréfonds de l’humanité. Un peu comme quand on regarde un vieux mur délabré, au crépis incertain : « On a l’impression que toute la charge venant de l’intérieur des maisons s’expose. La maison s’est retournée comme un gant. Il y a des personnages hallucinés, ceux qui ont habité là, qui surgissent lentement des limbes. Tout se met alors en mouvement. Toute tache fait orifice. Elle devient bouche, œil, sexe… C’est cela que je cherche. Quand tout se met à bouger et vient du dedans ». 

Anna Maria (nous préférons la prénommer ainsi, car c’est son véritable prénom) poursuit avec la même intensité cette belle rencontre. C’est une solitaire qui a besoin des espaces silencieux. Elle a besoin d’être totalement seule pour travailler. Elle ne supporte pas l’idée de la présence d’autrui. Navigant sans cesse entre cet engagement « tripal » pour la peinture, à une sorte d’absence à toute autre chose. En travaillant, elle ressent physiquement des moments de déblocages, qui engendrent un état de fluidité, d’une extraordinaire intensité. Cette fluidité ne peut arriver que dans la plus extrême solitude. 

« Dans toute cette peinture, il existe une litanie de personnages « neutres ». Je pense à Giacometti, Rustin ou plus proche Fabien Claude. Ils expriment l’humain par cet étrange compromis. Chaque être humain est le compromis de deux êtres, qui eux-mêmes étaient le compromis de deux autres, et cela depuis la nuit des temps. Cette réunion de deux personnes, cette transgénérationalité à l’infini engendre un personnage neutre. C’est pourquoi il n’y a pas d’identité spécifique dans mon travail. Je ne peux même pas envisager de modèles ». 

De toute façon, une fois le tableau terminé, il ne lui appartient plus. Elle utilise la métaphore du « terrain miné ». Pendant toute l’élaboration de l’œuvre, elle a circulé sur ce terrain, à ses risques et périls. Après ce sont les autres qui vont s’aventurer dans ce champ piégé. Elle ne sera plus là. Déjà à l’atelier dans cette solitude glacée, proche de l’ascsèse qui lui permet d’aller à l’essentiel. 

La chair défigurée durcit la transparence du regard

« Je suis infiniment heureuse d’avoir ce moyen d’expression qu’est la peinture. Elle a donné sens à ma quête. La peinture est toujours en recherche, elle n’est jamais acquise. C’est ce danger permanent qui stimule le travail quotidien. Une fois qu’une toile est terminée, je sais qu’il y aura autre chose, amorcée ailleurs, qui me donnera envie d’aller plus loin. C’est sans fin ». 

L’admirable peintre Fabien Claude (que nous avons présenté dans Azart n°25), a beaucoup encouragé Anna Maria. Il a écrit dans un petit ouvrage « La chute impossible » consacrée au travail de l’artiste : « Peindre les restes d’un visage, sur l’assiette d’un miroir, la sauvagerie du regard. La chair défigurée durcit la transparence du regard, précise sa cruauté dans le brouillon de la matière. L’écriture est une faille dans les mots, le sang blessé d’un visage entaillé dans son double. Ombre et lumière vivantes d’un sang identique ramifient l’écriture dans le corps multiple d’une image. Donner corps à l’écriture, violer sa neutralité. Noyée dans la pulpe d’un miroir, l’ossature d’un visage commun. L’image est l’écran d’une lecture, d’un visage remémoré sur les fonds divisés du neutre. Peindre au détour des couleurs, dans une lumière directe. La chair partagée veille sur son image. L’image porte les mots dans la lumière d’un lieu qui simplifie l’écriture ». 

Superbe, non ? Anna Maria, quant à elle, a écrit dans son journal : « La terre, la page, le drap. La terre restitue des corps ensevelis depuis des millénaires – sort commun de l’humanité-fosse commune. Blanc de la page qui donne naissance au corps mémoire : corps-peau ou corps-organe. Ce qui s’inscrit sur la page, ce que cache le drap – drap premier, drap ultime, fouillis de corps écrits sur un drap blanc, approche d’un alphabet jamais appris, incompréhensible, impossible à appréhender ». 

Véritable « expression des profondeurs », sa peinture fait surgir des ténèbres des individus hagards. Ils nous renvoient à cette vérité terrible que nous tentons de cacher dans les profondeurs secrètes de nos âmes : Sans l’espérance, la mort est effroyable. 

AZART n° 30 Janvier – Février 2008